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Wednesday, April 21, 2010

GEOPOLITIQUE TRANSSAHARIENNE DE L’ENERGIE


GEOPOLITIQUE TRANSSAHARIENNE DE L’ENERGIE


Le jeu et l’enjeu ?


Par Lagha CHEGROUCHE

Chercheur


Lagha CHEGROUCHE est chercheur en Energie et Stratégie. Ingénieur et Docteur ès sciences économiques. Il enseigne à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne. Il collabore également avec des institutions internationales, en qualité d’expert en énergie. Membre du comité scientifique de l’Institut du Monde Arabe à Paris. Auteur de nombreuses publications relatives à l’énergie, à la géopolitique et à la prospective.


La géopolitique de l’approvisionnent énergétique à partir de la région transsaharienne1 rappelle celle de la Caspienne2 à la fin du siècle dernier. Comme pour cette région au coeur de l’Asie, la question du « contrôle global des réverses d’hydrocarbures et des voies d’accès3 » est la matrice de différents conflits. La rivalité prend la forme de conflits ouverts et complexes où des puissances s’affrontent sur des zones pétrolifères, par groupes ethniques, cultuels et (ou) culturels interposés, au gré de colossaux intérêts économiques et énergétiques. La multiplication des conflits comme dans le Delta de Niger, le Darfour ou l’Azawak4 est en l’illustration. L’onde de choc de cette rivalité menace au passage la paix régionale et la sécurité de l’approvisionnement international.


1 La région transsaharienne représente l’espace qui couvre l’Afrique du nord, le Sahara et le Sahel. Du Sahara à la rive méditerranéenne pour les pays d’Afrique du nord : Algérie, Egypte, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie. De la Mer rouge à l’Atlantique pour les pays subsahariens : Mali, Niger, Nigeria, Soudan, Tchad.

2 Voir L. Chegrouche, “Stratégies caspiennes”, in Revue de l’énergie n°518, 2000.

3 Voir L. Chegrouche, “Rivalité de puissance et contrôle global de l’énergie”, in Géopolitique n°76, 20 01.

4 Azawak ou Azawagh est, au sens restreint, la région limitrophe située entre l´est du Mali et l´ouest du Niger, la partie occidentale du Sahel. Azawak est la transcription nigérienne et Azawagh, celle du Mali. Certains géographes « latinisent » le nom en « Azawad ». L’Azawak est d’abord une grande vallée fossile entre l’Aïr et l’Adrar des Ifoghas. C’est aussi, au sens large, toute la zone nomade qui commence au nord de la zone de cultures sous pluie (à partir du 15° lat. nord) et qui se poursuit jusqu’en plein Sahara, selon Edmond BERNUS (in Encyclopédie berbère, Unesco 1990). Les Touaregs utilisent plutôt le mot « Azawagh » dans un sens particulier pour désigner une zone géographique et climatique bien distincte, leur « espace vital », qui constitue une bande allant de la Mer rouge à l’Océan atlantique et située entre le Sahara et le « pays

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Il est question d’appréhender le jeu et l’enjeu de cet échiquier transsaharien, de cerner ses principales caractéristiques et ses effets énergétiques. Les compagnies pétrolières locales et les pays de la région inscrivent leur action autour et le long des fractures géopolitiques induites par des rivalités locales et des convoitises internationales. L’issue de ce jeu n’implique pas forcément un équilibre stable et durable pour la région, car les intérêts énergétiques et les enjeux stratégiques sont conflictuels. Les menaces qui pèsent sur cette région seront identifiées et leur crédibilité appréciée. Il est aussi nécessaire d’évaluer ces enjeux pour les principaux pays de la région et d’analyser leurs conséquences sur l’approvisionnement international, en termes de potentiel de réserves et de projets de transport. Le projet de gazoduc, le « Transsaharien1 », est présenté en guise d’illustration de cette géopolitique transsaharienne.


1. Le jeu transsaharien, les acteurs


Depuis quelques années, nous observons un regain d’intérêt et une flambée de données sur le potentiel d’hydrocarbures de la région. Les statistiques ne révèlent ni les conditions de formation des bassins sédimentaires, ni l’étendue des plateaux et, encore moins, les caractéristiques géologiques des structures pétrolifères. Ce sont souvent les mêmes « sources d’information2 » qui sont reprises par les uns et les autres pour proposer un « seuil » de réserves ou pour justifier l’opportunité d’un projet d’exploitation ou de transport. Si la région transsaharienne soulève autant de convoitises et si elle est devenue un important noeud du jeu international, c’est essentiellement, pour ne pas dire, à cause de son potentiel pétrolier et gazier qu’elle recèlerait et de sa proximité des marchés : l’Europe, l’Amérique. Le jeu d’acteurs autour de la question du contrôle des ressources et des voies d’accès se déroule globalement en deux séquences.


o La première est celle des enjeux liés à la prospection et à la production des hydrocarbures sous-marine et sur terre dans le Sahara, le Sahel, le Delta du Niger, le Golfe de Guinée. L’octroi de nombreux titres miniers3 en est le premier enjeu.


o La seconde est celle des voies d’accès (voir fig.1), port d’expédition et tracés des tuyaux, qui achemineront les hydrocarbures, hors de cette région, vers les marchés cibles d’Europe et d’Amérique : Golfe de Guinée, Greenstream4, Transsaharien (TSGP5).


soudanais », c’est-à-dire l’Afrique noire par opposition à l’Afrique blanche (maure et touareg). Chez les Touareg, « Azawagh » est donc le « Sahel », Dans la langue arabe, le Sahel signifie « plage » en prenant le Sahara pour « mer ».

1 Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP). Un projet de gazoduc reliant le Nigeria à l’Europe, via le Niger et l’Algérie.

2 Les sources d’information sont souvent celles des compagnies pétrolières locales (des pays de la région) ou celles des compagnies internationales qui opèrent dans la région. Les données sur « le potentiel de réserves » de ces opérateurs sont corroborées par des relevés d’exploration avec (ou sans) forage. Les data-bases sont périodiquement mis à jour c’est-à-dire, une évaluation par mission confiée à des compagnies spécialisées qui dépendent de ces opérateurs. Toutefois, le potentiel de réserves reste faiblement évalué, en raison du manque de campagnes de forage d’exploration.


3 Depuis 2005, plus de 250 titres d’exploration ont été conclus, après des appels d’offres, principalement dans des pays comme l’Algérie, la Libye, l’Egypte, le Nigeria et le Soudan, selon les compagnies pétrolières de la région.


4 Un gazoduc reliant la Libye à la Sicile, long de 520 Km, en offshore. Sa capacité est de 8 Gm3 et son coût de réalisation de 5 milliards de dollars US. Le gaz provient des champs de Wafa à terre et de Bahr Es-Salaam à 110 km de la côte libyenne.


5 Trans-Saharan Gas Pipeline, appelé également « Transalia » ou « Nigal ».

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Fig.1. Les voies d’accès

Source : Le Monde diplomatique


La compétition pour le contrôle des ressources de la région et des voies d’accès implique principalement deux catégories d’acteurs : les entreprises, les Etats.


1.1 - Le jeu des entreprises


Le jeu des entreprises met en « compétition » des compagnies pétrolières locales1 et des compagnies internationales, directement ou en association, autour des titres miniers ou des accords de production. La multiplication des partenariats d’exploration et des accords de partage de production en est la conséquence. La question de délimitation des périmètres des concessions pétrolières ou des frontières entre certains pays de la région pourrait faire voler en éclat une partie de ces partenariats. La menace est suffisamment crédible pour les contrats attribués dans des zones à risque


1 Les compagnies nationales des pays pétroliers comme Sonatrach (Algérie), NNPC (Nigeria), NOC (Libye).

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ou à conflit persistant (Delta de Niger, Darfour, Azawak), ou dans des périmètres miniers contestés en raison d’un litige sur les tracés frontaliers entre puissances (Golfe de Gabès, Golfe de Guinée).


Les stratégies de risque de certaines compagnies pétrolières favorisent plus spécialement la segmentation du domaine minier de la région, puis elles procèdent à la sélection des projets les plus rentables, au détriment d’un « mix » de permis d’exploration ayant pour vocation la « préservation des ressources énergétiques1 », gage d’une éventuelle perspective de développement durable. L’investissement des compagnies internationales, malgré leur imposante taille critique, va d’abord aux bassins pétrolifères les plus probables et aux projets de transports les plus rentables. D’autres tentent des « partenariats » agrémentés par un jeu d’intermédiation pour le moins non-transparent à défaut, elles prennent davantage de risque.


En effet, ce sont des compagnies pétrolières comme Shell, Total, BP, Eni, Statoil, qui s’impliquent dans des partenariats d’exploration et (ou) de production avec une préférence pour les bassins prometteurs, sans risque majeur, celui de l’absence d’une accumulation d’hydrocarbures, comme

pour le bassin d’Ahnet2 en Algérie, le bassin de Ghadamès3 en Libye ou le Delta de Niger au Nigéria. Nombreux sont aussi les « partenariats » agrémentés qui ont profité à des compagnies locales ou internationales, avec un effet exponentiel pour leur taille d’entreprise, comme dans le cas du joint-venture d’Anadarko à Berkine4 en Algérie, de Hellenic Petroleum dans le Golfe de Sirte en Libye ou de Sinopec au Soudan. D’autres compagnies prennent par contre plus de risque dans les zones de conflit comme dans le Darfour, l’Azawak ou le Sahara occidental. Pour le

transport du gaz naturel, la stratégie de risque des compagnies est presque similaire, avec évidemment en plus la contrainte de sécurité des infrastructures, que ce soit pour le contrôle des terminaux d’expédition de GNL au Nigéria ou des gazoducs déjà opérationnels ou en projet :

Greenstream, Medgaz5, Galsi6, TSGP.


1 Un affichage de « politique pétrolière »de la part des pays de la région sans aucun cadre légal ou réglementaire régissant le « gap » et le « rythme » d’exploitation des ressources énergétiques comme c’est le cas de la Norvège. Cependant, des mesures réglementaires contre le brulage « à la torche » du gaz sont prises dans ces pays et surtout suivies d’effets.

2 En 2009, Sonatrach et Alnaft ont proposé 10 périmètres d’exploration à la concurrence : 4 dans le bassin de Berkine, 1 dans le bassin d’Amguid-Messaoud, 3 dans le bassin d’Illizi, 2 au Sud-Ouest (Djebel Heirane, Ahnet). La particularité est que le périmètre d’Ahnet est remis aux enchères : un bloc très convoité par certaines compagnies internationales, offert lors de l’appel d’offres de 2008 sous « la condition de l’échange d’actifs ». Par ailleurs, dans la quasi-totalité des périmètres proposés, des découvertes d’hydrocarbures ont été déjà enregistrées. Ce qui explique l’engouement de ces opérateurs pour le domaine algérien : 50 compagnies sur les 74 pré-qualifiées ont participé à la présentation technique de cet appel d’offre de 2009, notamment Exxon Mobil, Shell, Total, BP, Repsol, Cepsa, Gazprom, Lukoil, BG, Statoil, GDF Suez.

3 En 2005, la procédure d'octroi des permis d’exploration en Libye a attiré 120 compagnies, dont 63 ont été pré-qualifiés. Sur les 15 permis d'exploration mis aux enchères, Amerada Hess a remporté un. Occidental Petroleum décroche 9 permis, certains en partenariat avec Liwa des Emirats et d'autres en association avec Woodside Petroleum. Les autres compagnies retenues sont Petrobras, Indian Oil, Oil Search d’Australie, Verenex Energy de Canada et Sonatrach. La majorité de ces permis d’exploration ont abouti à des découvertes commerciales.

4 Selon la presse algérienne : Liberté, El Watan (2005-2009).

5 Un gazoduc reliant Béni Saf en Algérie à Almeria en Espagne, long de 210 km, en offshore. Sa capacité est de 8 Gm3 et son coût de réalisation de 1 milliard de dollars US. Il entrera en service fin 2009. Sa capacité devrait doubler. Le consortium est composé de 5 compagnies : Sonatrach (36%), Cepsa (20%), Iberdrola (20%), Endesa (12%), GDF Suez (12%). Le projet est probablement appelé à relier le TSGP.

6 Un projet de gazoduc reliant El Kala en Algérie à Cagliari en Sardaigne, long de 310 Km, en offshore. Sa capacité est de 8 Gm3 et son coût de réalisation de 2 milliards de dollars US. Sa mise en service est prévue pour 2013. Le projet est destiné d’abord à évacuer les excédents d’exportation de Sonatrach et des productions des compagnies internationales qui opèrent en Algérie. La capacité du gazoduc pourrait atteindre 16 Gm3 en 2015. Le Galsi est inscrit comme « projet d'intérêt

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1.2 - Le jeu des Etats


Le jeu des Etats concerne les puissances locales et les puissances internationales. Les stratégies d’Etat prolongent souvent celles de leurs entreprises, le jeu des compétiteurs de la première séquence. La rivalité porte sur les corridors de transport, en termes de tracés et de droits de transit. La sécurité des infrastructures et des approvisionnements constitue une autre dimension de cette compétition. La réduction des coûts, la sécurisation des corridors et l’assurance du risque sont les points critiques de cet échiquier transsaharien. Dans ce jeu d’Etats, les acteurs sont :


i - Les puissances locales


Les puissances locales sont les puissances publiques des pays d’Afrique du nord (Algérie, Egypte, Libye, Maroc, Mauritanie, Tunisie) et des pays subsahariens (Mali, Niger, Nigeria, Soudan, Tchad). Les acteurs les plus pertinents dans ce groupe sont les pays comme l’Algérie, l’Egypte1, la Libye et le Nigeria. Ils sont d’abord des fournisseurs d’excédent d’énergie.


Ensuite, ils ont presque la même taille économique et une capacité de manoeuvre similaire. La stratégie de ces pays n’est pas forcément homogène et leurs alliances sont plutôt différenciées c’est-à-dire, ils n’offrent aucune perspective de « cartellisation » ou d’entente stratégique, malgré la qualité de membre de l’OPEP pour trois pays de ce groupe : Algérie, Libye, Nigeria. Cependant, la stratégie de chacun de ces pays est en définitive celle d’un producteur qui cherche à valoriser ses ressources énergétiques sur le marché international, sans stratégie d’intégration « aval2 ». Le jeu de ce groupe fait apparaître une forte tendance au partenariat avec les compagnies internationales : plus de 250 contrats d’exploration ont été conclus depuis 2005, dont plusieurs ont permis des découvertes commerciales, par exemple en Algérie (Berkine, Ahnet), en Libye (Ghadamès, Sirte), au Nigeria (Delta de Niger). Les autres pays comme le Niger, le Soudan ou le Tchad disposent certes d’un fort potentiel de réserves mais, le risque géopolitique demeure élevé.

Par ailleurs, la situation dans la majorité des pays de la région induit des « alliances » régionales ou internationales qui aggravent le risque géopolitique. Elles sont susceptibles de perturber la stabilité régionale et la sécurité des approvisionnements. La crise du Darfour n’est qu’un échantillon parmi tant d’autres, qui traduit la complexité de cette rivalité dont les populations locales paient la facture. La sélectivité de l’investissement direct étranger et la politisation de l’aide au développement est une thérapie aussi nocive que les appels des sirènes


prioritaire » par la Commission européenne. La société d’étude est composée de Sonatrach, Enel, Wintersall, Eos Energia et Edison. Sonatrach détient 36%. Le projet est probablement appelé à relier le TSGP.


1 L’Egypte est un pays pertinent par son potentiel d’hydrocarbures, de plus en plus croissant mais sa « politique africaine » est davantage dictée par une géopolitique du Nil et de ses ressources en eau (voir infra).

2 La tentative de recomposition du capital de la société Medgaz au profit de Sonatrach (36%) a suscité une forte controverse en Espagne et à la Commission européenne, qui porte sur le « risque d’abus » de position dominante et « l’exigence » de diversification des sources d’approvisionnement. Par ailleurs, l’Algérie réclame la « réciprocité », en raison de l’ouverture de son amont pétrolier aux compagnies européennes comme Cepsa, GDF Suez, Statoil.

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de la sécurisation qui trainent la région vers plus d’armement, au mépris d’un développement durable. Dans ce contexte géopolitique de plus en plus complexe, certains pays de la région tentent de s’associer ou de jouer un rôle transsaharien d’intermédiation et de coopération : l’Algérie, le Nigeria et la Libye.


Fig.2. Géopolitique de l’Azawak

Source : Le Monde diplomatique


_ L’Algérie


L’Algérie est membre du groupe « NEPAD1 », un partenariat africain soutenu par les Nations-Unis, le G8 et l’Union européenne. Une des propositions de ce partenariat est le « Transsaharien » qui doit relier le Nigeria et l’Europe, via l’Algérie et le Niger. Le pays dispose d’une expérience de sécurisation et de gestion des infrastructures pétrolières et gazières. L’Algérie semble aussi se positionner comme un « pays de transit » en acceptant de s’associer avec le Nigeria dans le projet TSGP.


Une « stratégie de partage de rôle2 » qui a été initiée par les Etats-Unis dans la Caspienne pour les exportations d’Azerbaïdjan et du Turkménistan, via la Géorgie et la Turquie :


o Le Nigeria, un exportateur de gaz naturel.

1 NEPAD (New Partnership for Africa's Development) s’article essentiellement autour de trois grands projets : le gazoduc TSGP, la route transsaharienne « Alger-Lagos » qui traverse le Mali, la liaison par fibre optique entre le Nigeria et l'Algérie.


2 Voir L. Chegrouche, “La Caspienne, richesses convoitées”, in Questions internationale, Documentation française, n°14,

2005.

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o L’Algérie, un pays de transit, une future « plaque tournante1 » pour le gaz transsaharien (Delta du Niger, Azawak) à l’instar de la Turquie2 pour le potentiel caspien, avec une différence que ce pays altaïque n’a pas de ressources gazières.


o L’Europe, confinée dans un rôle d’importateur d’énergie.


L’intérêt stratégique pour l’Algérie est le positionnement de Sonatrach en amont du TSGP, par une prise de participation dans les gisements du Delta du Niger. A défaut, il reste la possibilité pour cette compagnie de développer un réseau de collecte de gaz à partir de certains de ses gisements dans l’erg occidental, le long du tracé du projet transsaharien et de prélever un droit de transit. La perspective de mise en exploitation des gisements d’In Salah et d’Ahnet renforce aussi la crédibilité du TSGP.


Par ailleurs, ce pays est toujours « facilitateur » ou « médiateur3 » dans toute tractation entre les Touaregs4 et les pays limitrophes : Niger, Mali (voir fig.2). En 2009, le pays s’est engagé pour la première fois dans « l’assistance militaire5 » au Mali, pour faire face aux « groupes armés6 »

implantés dans l’Azawak malien. L’Algérie a également accepté de participer à des « manoeuvres militaires7 » conjointes avec d'autres pays voisins dans la région : le Mali, le Niger et la Mauritanie. Ces faits révèlent peut-être, soit une « initiative » qui vise la sécurisation des frontières dans un cadre transsaharien (bilatéral ou multilatéral), un signal d’autonomie et de refus de l’United States Africa Command (voir infra. “Puissances internationales”), soit un « nouveau format » de politique étrangère qui contribue à un effort international multilatéral de sécurisation de la région.


Si c’est le cas, le format de sécurisation participera au contrôle global de l’énergie et des voies d’accès.


1 Oxford Business Group postule également pour cette perspective de « plaque tournante » sans préciser sa crédibilité, ni sa faisabilité et encore moins, ses enjeux pour l’Algérie (voir OBG “Du rêve à la réalité, Algeria, volume 128, 2009”). Une Note qui prolonge les conclusions euphoriques de son “The report, emerging Algeria 2008” sur l’énergie dans ce pays.

2 La Turquie n’a pas de ressources d’hydrocarbures pour « concurrencer » des producteurs comme l’Azerbaïdjan, le Turkménistan ou la Russie. Ces pays développent des systèmes de transport automnes, une perspective de diversification des routes pour l’Europe : Nabucco pour les pays caspiens, South-Stream pour la Russie. Pour plus de précisions à ce sujet voir L. Chegrouche, “La Turquie, un détroit d’Ormuz dans la stratégie US”, in Revue de l’énergie, n°547, 2003.

3 L’Algérie a parrainé les « Accords d’Alger » entre le Niger et les Touaregs. Elle accueille sur son territoire 30 000 refugiés nigériens. Le pays a servi également d’intermédiaire dans le conflit entre le Mali et les Touaregs. Ce rôle prend une nouvelle dimension, celle de l’assistance militaire au gouvernement du Mali, selon Liberté et El Watan, 2009.

4 Les Touaregs constituent une branche du vaste ensemble berbérophone qui peuple l'Afrique du Nord et une partie du Sahel (Azawak). Leur nombre est estimé à 2 millions au moins pour la population nomade. Leur zone de peuplement traditionnelle s'étend sur près de 2,5 millions de km2. Ils se répartissent de façon très inégale entre plusieurs pays : Algérie, Libye, Niger, Mali, Mauritanie, Burkina Faso. La décolonisation signifie pour les Touaregs la persistance des rapports de domination puisque, dans des pays comme le Niger et le Mali, le contrôle du pouvoir revient à des ethnies sédentaires africaines. Un antagonisme accentué par la centralisation des pouvoirs. Une situation qui va conduire les Touaregs à vivre dans un cadre frontalier transnational, sans statut. S'estimant marginaliser, les Touaregs refusent de devenir des citoyens sans avenir et déclenchent une lutte armée en 1961 au Niger et au Mali, tentative rapidement résorbée. En 1990, la sécheresse et la marginalisation politique les conduisent à reprendre les armes dans ces pays. Ces soulèvements sont

durement réprimés. Si le Niger connait une relative accalmie, le Mali vit encore dans une violence de plus en plus transnationale, sans que les revendications des Touaregs trouvent une issue pacifique (voir fig. Géopolitique de l’Azawak).


5 L’Algérie a fourni divers matériels militaires au Mali, selon l’AFP, El Watan, 2009.

6 Le Mali affirme que de tels « groupes armés » sont ceux qui ont fait allégeance à « Al-Qaïda ». Cependant, nombreux sont les groupes ethniques, cultuels et (ou) culturels qui sont accusés de « groupes armées » ou encore de « terrorisme », juste pour masquer un « mouvement de désobéissance » qui prône une « la lutte armée » contre le pouvoir au Mali. La révolte des Touaregs dans l’Azawak malien et nigérien, est un exemple cette dérive, (voir supra). Néanmoins, « le terrorisme » a trouvé « refuge » dans des « zones inaccessibles » du vaste ensemble sahélo-saharien », un repli sans envergure selon de nombreuses sources, y compris « Magharebia » de United States Africa Command (Africom).


7 Selon l’AFP et El Watan, 2009.

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_ Le Nigeria


Le Nigeria est un important pays pétrolier de tradition commerciale tournée vers le monde anglo-saxon. Les Etats-Unis soutiennent puissamment ce pays, en raison de sa forte position pétrolière dans le Golfe de Guinée et de sa préférence pour les exportations de GNL et de pétrole vers le

marché américain. En plus, le Nigeria a accordé de nombreuses facilités militaires aux Etats-Unis dans le cadre de sa « guerre globale». L’Europe semble être « hors compétition », malgré la taille et la pertinence de certaines compagnies pétrolières, comme BP, Total ou Eni, qui sont fortement implantés dans ce pays et jouissent d’une certaine influence.


Cependant, le Nigeria est confronté à de nombreux défis notamment dans le conflit du Delta du Niger. Une région qui concentre les principaux gisements d’hydrocarbures du pays, exploités par la compagnie nigériane NNPC et quelques compagnies américaines et européennes (voir fig.3).

Le Delta du Niger connaît en effet un conflit sans cesse violent. Une contestation d’obédience ethnique et cultuelle qui a toujours revendiqué un partage équitable des revenus pétroliers. Elle s’est distinguée à maintes reprises, par le « sabotage d’oléoducs » et la « prise d’otages » comme un « moyen » d’appuyer ses exigences politiques et économiques.


Fig.3. Le Delta de Niger

Source : Chegrouche, in Med Energie, n°30, 2009

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Le nord du pays est également soumis à des fortes tensions sociales et de conflits armés, en raison de l’état de délabrement du cadre de vie, une adversité croissante exploitée par des « illuminati » de Boko Haram1.


_ La Libye


La Libye tente de s’insérer dans le jeu transsaharien par le biais de son « intermédiation » entre le Niger et les Touaregs, le Tchad et ses « révoltes » ou le Soudan et les « rebelles » du Darfour. Une politique africaine « active » qui se fonde sur des projets économiques. Nombreuses sont d’abord les connexions tribales entre Tripoli et les populations de l’Azawak, au sens du Sahel (voir fig.2), comme l’illustre la conférence périodique libyenne sur le Sahara et le Sahel, dont les enjeux

géopolitiques et énergétiques sont considérables. Ensuite, la « Fondation Kadhafi » sert de « pompe à finances » pour cette politique libyenne.


Depuis 2005, elle a investi plus de 5 milliards US $ dans cette région. Une « politique d’aide » aux entreprises africaines et aux communautés locales, sous forme de « prêts à taux zéro2 », qui a permis de renforcer le rôle transsaharien et africain de la Libye. Enfin, le pays revendique même

un « leadership » régional sur l’Azawak (le Sahel), notamment après son rapprochement avec les Etats-Unis et l’Italie. Le gazoduc Greenstream, destiné à l’approvisionnement gazier de l’Italie, serait vraisemblablement le premier tronçon d’un système transsaharien de transport du gaz naturel vers l’Europe, capable de rivaliser avec le TSGP. Dans cette perspective, le Greenstream prendrait source au Tchad et au Darfour, en raison de leur potentiel de réserves en gaz naturel.



_ L’Egypte


L’Egypte est un pays pertinent par son potentiel d’hydrocarbures, récent mais de plus en plus croissant. Sa « politique africaine » est davantage dictée par une géopolitique du Nil et ses enjeux liés à la répartition des ressources en eau. Le pays tente de « contenir » les multiples tentatives

et de 1959. La conférence d’Alexandrie des pays de l’Initiative du Bassin du Nil (IBN) en 2009, a montré les limites de l’action africaine de l’Egypte.

Un pays « contraint », sous un poids démographique pesant, une pauvreté sans cesse croissante, une gouvernance économique « satellitaire ». Des nombreuses contraintes économiques et géopolitiques entravent l’action de ce pays notamment dans l’énergie. Dans le contexte de cette géopolitique du Nil, les pays de l’IBN (Egypte, Burundi, Ethiopie, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Soudan, Ouganda, Congo) ne parvenaient pas depuis 1999, à se mettre d’accord sur la création d’un « organisme chargé de la gestion commune des eaux » du Nil. Par ailleurs, les préoccupations de l’Egypte sont dictées par des enjeux moyen-orientaux et méditerranéens (UPM). L’illusion d’une intermédiation


1 Boko Haram est fondé en 2004, à Maiduguri, la capitale de l'Etat de Borno mais l’influence de cette « secte » s’étend à la majorité des Etats du nord du pays.

2 Selon la Fondation Kadhafi et Le Journal de la finance africaine, 2009.

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entre « Orient » et « Occident », un « dogme » de la politique égyptienne, conduit ce pays à des rivalités ou des tensions avec des puissances comme la Turquie, l’Iran, la Syrie ou l’Algérie. Le rôle de l’Egypte est plus que controversé. Dans la région transsaharienne, il reste « mineur » par

rapport à celui de la Libye ou de l’Algérie, malgré sa géographie et sa participation au «commandement militaire» de l’Union africaine.


ii - Les puissances internationales


Le second groupe implique des acteurs internationaux (Etats-Unis, Europe, Chine) dans un jeu énergétique aussi ouvert que problématique pour le devenir de la région. La compétition et le partenariat sont certes nécessaires pour la mise en exploitation de son potentiel de réserves

mais, l’effort d’investissement nécessaire dépasse largement les capacités financières propres des pays de la région : un effort supplémentaire de 150 milliards US $ pour les cinq prochaines années. Le TSGP nécessite à lui seul 10 milliards US $ pour sa construction. Aucun pays de la région n’est en mesure de supporter un tel rythme d’investissement, sauf de laisser les populations locales dans l’adversité économique et sociale et de persévérer dans des choix d’extraversion.

L’investissement direct étranger demeure faible, soit 25 milliards US $ en 2008 pour tous les pays de la région. Il est capté en priorité par les activités exportatrices, compte tenu de la faiblesse des coûts salariaux et des facilités de rapatriement des profits des compagnies.


Tout indique donc que la prééminence des puissances va aux stratégies de contrôle global des ressources et des voies d’accès, avec une forte propension à la militarisation de la région : Africom1, prolifération des conflits armés, surenchère d’armement, croissance des budgets militaires. En 2008, les pays d’Afrique du nord ont dépensé au titre de leurs budgets militaires 15 milliards US $. La dépense militaire2 a atteint 2-5% du PIB de chacun des principaux pays de la région. Elle représente donc 1000 US $/capita, soit l’équivalent d’un salaire minimum annuel par habitant3. Le paradoxe de ce jeu de puissances est lié à l’appréhension de ce « besoin » de sécurisation des territoires et des ressources. Il génère une demande d’armement pour les fournisseurs d’énergie et un besoin d’énergie pour les fournisseurs d’armement c’est-à-dire, de la part de certaines puissances internationales fortement impliquées dans la région.


_ Les Etats-Unis


Dans ce jeu d’acteurs, il n’y a pas de stratégie de groupe dont les puissances internationales agissent d’une manière homogène ou


1 United States Africa Command, dont l'acronyme est US Africom. Un commandement destiné à coordonner toutes les activités militaires et sécuritaires des Etats-Unis en Afrique.

2 Selon les estimations de certains instituts européens spécialisés dans les questions de défense et de stratégie. Pour la dépense militaire, US Forecast International indique aussi que le Maroc a consacré 5% de son PIB, suivi par la Libye (4,9%), l’Algérie (4,3%), l’Egypte (3,5%), la Tunisie (2,1%), la Mauritanie (1,5%), le Niger (1,2%), le Mali (1,1%).

3 Le BIT indique que le salaire minimum légal, en équivalent US Dollars, est de 80-120 US $/mois en 2008, selon le pays. L’Afrique du nord compte 150 millions d’habitants.

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collusoire. Cependant, la stratégie d’acteurs la plus pertinente est celle des Etats-Unis, parce qu’elle combine toutes les séquences de jeu. Cette stratégie se déroule selon une logique de partage de rôle. Au centre de ce jeu transsaharien, se positionnent les compétiteurs américains de la première séquence, les compagnies pétrolières comme en Algérie, en Libye ou au Nigeria. Par contre, la périphérie réintroduit des puissances locales dites « amies1 ». Les Etats-Unis assurent la cohérence stratégique et l’articulation opérationnelle, par une coordination multilatérale.


L’Africom n’est que la version sécuritaire de l’aboutissement d’une série de partenariats économiques et d’accords militaires initiés par les Etats-Unis en Afrique du nord et dans le Sahel, depuis 1995. La montée en puissance des ces partenariats coïncide avec l’augmentation des réserves prouvées pétrolières et gazières de la région (voir infra : Tab.1 & 2. sur

l’évolution des réserves prouvées). Les compagnies américaines et les puissances « amies » exécutent chacune de son côté, la séquence qu’il faut, en dépit de l’autonomie de jeu propre à chaque acteur. La stratégie américaine sert évidemment ses intérêts énergétiques et stratégiques. La région contribue déjà pour 10% à l’approvisionnement des Etats-Unis.


Cette part devrait atteindre 25% en 2020, en raison notamment du potentiel de réserves d’Afrique du nord et du Nigeria. Les Etats-Unis s’invitent donc dans la région par l’Africom2 et les convoitises pétrolières. Ils sont en rivalité avec les autres puissances. L’enjeu est probablement le contrôle global des richesses énergétiques de la région et ce, quelle que soit la couleur de l’administration US.


_ L’Europe


L’Union européenne n’a pas de « stratégie de puissance » parce que cette vocation est plutôt assumée par certains Etats-membres comme la France et la Grande Bretagne. L’Europe se confine plutôt dans un rôle de coopération économique et d’assistance humanitaire, malgré la forte

présence des compagnies comme BP, Shell, Total, Eni ou Statoil. En effet, la Grande Bretagne est l’ancienne puissance coloniale du Nigeria. Les compagnies britanniques ont une forte influence économique dans ce pays. BP et Shell sont propriétaires d’importants gisements et de nombreux d’oléoducs. La France dispose également d’importants moyens économiques et militaires dans la région transsaharienne (voir fig.4). Elle est perçue comme un facteur de coopération dans la région, notamment par les Touaregs de l’Azawak.


1 In « Géopolitique, les voies de la puissance, Plon, 1990 », le général Pierre Gallois distingue « puissance alliée » et « puissance amie », en fonction notamment du degré d’intégration des commandements. Le seuil de « loyauté » étant la coopération militaire technique et l’échange des facilités tactiques. Les puissances « amies » s’échangent les facilités tactiques. Cependant, face à l’inégalité des moyens économiques et militaires, l’échange ne peut être qu’inégal donc, au profit des puissances internationales et au détriment des puissances locales.

2 La stratégie des Etats-Unis se décline dans la région par la présence de la sixième flotte, la multiplication d’exercices conjoints et la formation dans le cadre de l’International Military Education and Training Program.

L. CHEGROUCHE 2010

Fig.4. Les accords militaires de la France


_ La Chine


Face à cette convoitise grandissante autour du potentiel transsaharien, la Chine tente de « chasser » sur des territoires supposés « hostiles » à la politique des Etats-Unis, pour construire un positionnement durable dans la région et un accès libre à ses ressources naturelles et énergétiques.


Cette stratégie est plus visible au Soudan, en raison d’une forte pénétration des compagnies pétrolières chinoises. Ces compagnies opèrent également dans l’exploration pétrolière dans d’autres pays de la région, comme l’Algérie et la Libye. La Chine met d’importants moyens économiques, militaires et diplomatiques au service de cette stratégie.


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