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Monday, February 15, 2010

Le vainqueur ramasse tout en Afghanistan


Par M K Bhadrakumar
Asia Times Online, le 13 février 2010

article original : "The winner takes all in Afghanistan"

Le Prix Nobel de la Paix a une tradition. Tout au long de la période 1901-2009, il n’a jamais été attribué deux fois à aucun de ses 97 lauréats individuels.

Par conséquent, le Président des Etats-Unis Barack Obama a très peu de chance d’en recevoir un deuxième. Pourtant, dans une perspective historique, l’Afghanistan promet de devenir le premier pays où la voie du pouvoir aura été ouverte aux Islamistes, sur la vague du tout nouveau smart power[1] de l’Amérique.


Cela pourrait n’être aussi que le commencement. « Evidemment, l’Afghanistan n’est pas une île. Il n’y a aucune solution à l’intérieur de ses seules frontières », a déclaré le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, lors d’une conférence sur la sécurité, le week-end dernier à Munich.

L’OTAN lorgne sur l’Asie Centrale

On a poussé la communauté internationale à croire que la ligne de faille indo-pakistanaise est la préoccupation essentielle dans la stratégie diplomatique des Etats-Unis en Afghanistan. Toutefois, il ne s’agit que d’une intrigue secondaire. Le principal protagoniste des Etats-Unis est la Chine, tandis que l’Inde et le Pakistan – et de plus en plus la Russie – sont plutôt des bouffons qui sèment la confusion et donne le ton de l’humeur de ce drame élisabéthain.

L’intrigue principale concerne l’expansion de l’Otan en Asie Centrale. A Munich, Rasmussen a parlé de la « nécessité de transformer l’OTAN en un forum de consultation sur les questions de sécurité mondiales […] L’Otan est une structure qui a déjà éminemment prouvé sa capacité à combiner la consultation en matière de sécurité, la planification militaire et les opérations réelles […] L’Afghanistan est un exemple frappant qu’au 21ème siècle, la sécurité ne peut être une course de relais, avec un individu tendant le bâton au coureur suivant […] Voilà pourquoi […] l’Alliance devrait devenir le noyau d’un réseau de partenariat en matière de sécurité […] Aujourd’hui, l’Alliance a déjà un vaste réseau de partenariats en matière de sécurité, s’étendant aussi loin que l’Afrique du Nord, le Golfe, l’Asie Centrale et le Pacifique. »

L’impression donnée de plus en plus dans les médias occidentaux sur la région de l’Asie Centrale est que celle-ci serait une « bombe à retardement attendant d’exploser ». Cet argument fonctionne ainsi : les tensions sociales et ethniques couvent et la crise économique se creuse, alors que les régimes autocratiques et répressifs sont incapables de répondre à ces tensions ; par conséquent, les Islamistes profitent du vide politique pour s’installer et l’Asie Centrale est de plus en plus sensible à al-Qaïda.

Cet argument gagne du terrain. L’analyste pakistanais Ahmed Rachid a dit dernièrement : « [Les partisans de la lutte armée] préparnt le terrain pour une campagne militaire longue et soutenue en Asie Centrale. La menace est à présent réelle, parce que la montée islamiste se combine à une crise économique et politique […] La raison avant tout est qu’ils ont livré assez de combats pour d’autres peuples. Ils veulent désormais combattre pour leur propre pays. La véritable menace, aujourd’hui, est qu’ils essayent à nouveau de s’infiltrer en Asie Centrale. Ils essayent de ré-introduire armes, munitions et hommes en Asie Centrale. »

Les Islamistes, agents géopolitiques

Il y a un sous-entendu inquiétant aux comptes-rendus occidentaux. Après tout, Al-Qaïda a servi de justification pour le renversement de Saddam Hussein en Irak en 2003.

C’est là que l’idée américaine d’une réconciliation avec les Talibans doit être examinée avec la plus grande attention. En effet, cette idée est éminemment judicieuse à un moment où la colère des Musulmans monte, où il y a une désillusion croissante vis-à-vis d’Obama et où les Etats-Unis sont dangereusement proches d’une confrontation avec l’Iran et qu’une nécessité se fait jour de « diviser » l’opinion publique musulmane.

En même temps, la réconciliation avec les Talibans est une question de realpolitik. La guerre afghane coûte très cher, tant en termes d’argent que de vies occidentales, et elle ne peut pas être gagnée. La réconciliation avec les Talibans est sans doute la seule option disponible pour maintenir une présence militaire de l’Otan à durée indéterminée en Asie Centrale, sans avoir à livrer une guerre futile.

L’ascendant de forces islamistes malléables a également son utilité pour la stratégie américaine d’isolement envers la Chine (et la Russie). Les Islamistes se louent en tant qu’instrument de politique étrangère. La montée de l’Islamisme en Afghanistan ne peut que radicaliser des points névralgiques, tels que le Nord du Caucase, le Cachemire et la Région Autonome Ouïgour du Xinjiang, en Chine.

La Chine a un maximum à perdre si un régime Taliban refait surface. Cela explique la lenteur avec laquelle Pékin s’est rendu à la conférence de Londres sur l’Afghanistan, le 28 janvier, et à la conférence régionale d’Istanbul qui l’a immédiatement précédée, pour affirmer que l’Afghanistan est une question bien trop critique pour la sécurité et la stabilité régionales pour le laisser à Washington.

La Chine rejette la stratégie des Etats-Unis

Le ministre chinois des affaires étrangères, Yang Jiechi, dans ses discours de Londres et d’Istanbul, s’est donné beaucoup de mal pour expliquer clairement que Pékin a l’intention de jouer un rôle actif afin de préserver ses intérêts.

Yang a dessiné les contours de la sorte d’Afghanistan que la Chine souhaite voir émerger de cet abîme. D’abord et avant tout, cela doit être un Afghanistan pacifique et stable qui « éradique la menace du terrorisme ». Deuxièmement, cela devrait être un Afghanistan qui accepte « l’existence de divers groupes ethniques, diverses religions et affiliations politiques et qui s’élève au-dessus de leurs différences pour parvenir à une réconciliation nationale complète et durable ».

L’accent sur le pluralisme est un rejet visible de l’idéologie fondamentaliste du Wahhabisme, pratiqué par les Talibans à majorité Pachtoune. Troisièmement, l’Afghanistan devrait « bénéficier d’une indépendance souveraine inviolable, d’une intégrité territoriale et de la dignité nationale. Son avenir et son destin devraient être fermes et ses affaires d’Etat dirigées par son propre peuple. »

La Chine espère essentiellement une libération totale et inconditionnelle de l’occupation étrangère. Quatrièmement, Yang a souligné à plusieurs reprises la position centrale des puissances régionales dans les efforts pour stabiliser l’Afghanistan. L’Afghanistan « devrait faire partie des mécanismes de coopération régionale […] Les pays de la région ont des relations spéciales avec l’Afghanistan. »

Il a ajouté : « Il y a maintenant un assez grand nombre de mécanismes et d’initiatives concernant l’Afghanistan. Dans cette région, les pays devraient accroître leur communication pour s’assurer que les mécanismes appropriés sont viables, pratiques et efficaces et qu’ils peuvent jouer un rôle positif […] Nous devrions éviter de faire se chevaucher divers mécanismes […] nous devrions être ouverts et inclusifs et encourager une interaction saine avec les autres partenaires […] Il est impératif de respecter le rôle principal des Nations Unies pour coordonner les efforts internationaux et démontrer l’ouverture et la transparence. »

Yang a ensuite ajouté une chute : « Les pays extérieurs à cette région devraient soutenir vigoureusement les efforts des pays de la région et apprécier complètement leurs difficultés, afin de promouvoir des interactions saines entre les deux. » En réalité, il a défié le monopole des Etats-Unis sur la résolution des conflits.

Yang a exigé que l’administration Obama cesse d’être sur le dos du Président afghan Hamid Karzaï. Il a demandé à Washington de « respecter le rôle principal de l’Afghanistan dans la reconstruction économique et de laisser le gouvernement et le peuple afghans s’asseoir sur le siège du conducteur. La Chine soutient l’acheminement d’une aide plus importante à travers le gouvernement afghan et plus d’investissements… sur la base de consultations d’égal à égal avec le gouvernement afghan. »

De la même manière, « [La] communauté internationale devrait respecter entièrement le caractère unique de l’histoire, de la culture et de la religion, de même que le stade actuel du développement de l’Afghanistan, prendre en considération les réalités et les difficultés du gouvernement afghan et respecter les souhaits du peuple afghan. Bref, nous devrions laisser l’Afghanistan choisir son propre modèle de gouvernance convenant le mieux à ses propres circonstances nationales. »

Obama mérite un nouveau Prix Nobel

Depuis, les commentaires chinois ont fermement mis en doute l’efficacité du plan de l’administration Obama à “réintégrer” les Talibans, en disant que c’est une idée profondément défectueuse et que cela soulève des questions selon lesquelles Karzaï pourrait obligé au bout du compte de faire « certaines concessions politiques » aux insurgés, en termes d’arrangement pour le partage du pouvoir et dla réforme constitutionnelle.

Ils ont déploré que l’ensemble de l’exercice destiné à « une stratégie de sortie digne » pour les Etats-Unis et leurs alliés « semble avoir été minutieusement mis en scène pour permettre aux troupes des Etats-Unis et de l’OTAN de commencer à écrire le scénario du retrait. Mais, perçu sous une certaine lumière, cela pourrait être contre-productif. »

Les commentaires chinois ont souligné que ce plan, consistant à diviser les Talibans en achetant leurs cadres et en réintégrant ceux qui n’avaient aucun lien avec Al-Qaïda ne marchera pas. « Les Etats-Unis ont toujours essayé de s’efforcer à trouver une solution ou une tactique qui pourrait se retourner contre les éléments les plus extrémistes des Talibans […] cette perspective évoque l’image d’un puits financier sans fond. »

La Chine est loin d’être seule parmi les puissances régionales à nourrir des craintes profondes concernant le plan des Etats-Unis de se réconcilier avec les Talibans. Moscou et Delhi seront satisfaits, pratiquement mot pour mot, de ce que Yang a dit.

Pourtant, si les homologues russe et indien de Yang ont choisi de garder leur conseiller à la conférence de Londres, Obama pourrait en revendiquer le crédit, en tant que superbe praticien du smart power et des grands marchandages – valant un Prix Nobel – même si son plan de pacifier le dirigeant taliban Mollah Omar aboutit nulle part.

M K Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l'Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l'Allemagne, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie.

Copyright 2010 Asia Times Online Ltd / Traduction : JFG-QuestionsCritiques. All rights reserved.

Notes :

[1] Le smart power est présenté par l’administration Obama comme le mariage productif entre les notions, bien connues mais peu opérantes isolément, de hard power (pouvoir de coercition par la force ou la menace, incarné par le Pentagone) et de soft power (capacité d’attraction par la persuasion, portée par Hollywood et Harvard). Le résultat de cette addition est ce mélange d’habileté et d’expérience que l’on nomme désormais smart power (pouvoir de l’intelligence).

Voir : "Le 'smart power', nouvelle matrice de la diplomatie américaine", par Emmanuel Auber, 13 février 2009.

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